L’avenir de l’audiovisuel se jouera t-il en dehors de la télévision ?

L’avenir de l’audiovisuel se jouera t-il en dehors de la télévision ?

C’était quoi ? La table-ronde « L’avenir de l’audiovisuel se jouera-t-il en dehors de la télévision ? » au 3ème Printemps des Médias
Où et quand ? À Paris, au Numa, le 10 juin 2017
Avec qui ? Antoine Robin (Spicee), Pierre Matheus (Tënk), Olivier Clairouin (Le Monde)

Du reportage au documentaire de création, en passant par la vidéo explicative, de nouveaux modèles de production et de diffusion repensent les formats et les modèles économiques de l’industrie audiovisuelle. Illustration avec deux plateformes en ligne spécialisées dans le film documentaire et Le Monde, média traditionnel qui développe son offre de vidéos pour le web.

Tënk et Spicee : deux plateformes en ligne spécialisées dans le film documentaire

Certains acteurs investissent le web pour mettre au point des plateformes 100% digitales et diffuser voire produire leurs contenus.

C’est le cas de Tënk et Spicee, deux plateformes dédiées au genre du documentaire qui fondent leur modèle économique sur de l’abonnement payant.

tenk home

Tënk est une plateforme de diffusion de documentaires d’auteur et sera, à l’horizon 2018, co-productrice de nouveaux documentaires. Le projet est né à Lussas, village ardéchois de 1000 habitants connu pour son festival des Etats Généraux du documentaire, qui réunit chaque année quelques 6000 participants.

La campagne de crowdfunding réalisée en 2015 a permis de lever plus de 34 000 euros mais aussi de chercher des partenaires, notamment médiatiques et de bâtir une communauté autour du projet. L’idée de la plateforme est de faire découvrir des productions qui ne rencontraient plus leurs publics, faute de diffusion en dehors des festivals, des écoles et des cercles d’initiés.

Spicee home

La société de production Spicee diffuse et produit tous ses documentaires et reportages sur le web. Elle s’est associée à l’agence de presse Babel, qui compte 5 bureaux dans le monde et une cinquantaine de journalistes.

Toutes deux fonctionnent sur abonnement : la première propose un ticket d’entrée à 6 euros par mois et compte aujourd’hui 4000 abonnés tandis que la seconde commercialise son offre à partir de 9,90 euros mensuels (4,90 pour les moins de 25 ans) et séduit aujourd’hui plus de 8000 abonnés.

100% digital native, Spicee s’adapte aux usages du numérique : ses documentaires, destinés à être consommés sur smartphone et tablette, sont découpés en fonction du temps dont l’utilisateur dispose (de 5 minutes à 30 minutes et plus).

La société a déjà produit plus de 90 heures de documentaires : « on donne leur chance à plein de journalistes, qui nous pitchent leurs sujets sur Twitter » assure son fondateur, Antoine Robin.

5 minutes spicee

30 min et plus

Lancée durant l’été 2016, la plateforme Tënk donne accès à une programmation d’une soixantaine de films documentaires sélectionnés par l’équipe. Le catalogue permet aussi bien de consommer des oeuvres de 2 minutes que des documentaires de 9 heures, sur tous les écrans.

Faire de la vidéo dans un journal historiquement tourné vers le papier : le cas du Monde

Dans la rédaction du journal Le Monde, l’enjeu est d’acquérir une culture visuelle sans nuire à la marque du média, qui existe depuis la seconde guerre mondiale.

Cette culture visuelle est d’abord arrivée avec l’âge d’or du webdoc, en 2012, lorsque la rédaction souhait raconter des choses en éclatant le récit à travers l’écrit mais aussi la vidéo et la photo.

Aujourd’hui, l’équipe dédiée à la vidéo continue les grands formats mais dépense surtout son énergie sur la vidéo. « Il y 6 ans, il n’y avait qu’une seule personne qui faisait des zappings télé. Aujourd’hui, on est 14 et on fait 28 millions de vues par mois » déclare Olivier Clairouin, chef du service vidéo à la rédaction du Monde.

VideoM

Parmi les grands chantiers en cours, il y a l’adaptation des contenus aux réseaux sociaux et au mobile, qui représente la moitié des vues, le live vidéo, la vidéo 360° et le motion design.

Pour le live vidéo, Olivier Clairouin raconte s’y être mis sur le tard : « On avait peur de diffuser des choses qu’on ne contrôlait pas et techniquement, on ne savait pas le faire. »

Parmi les expériences concluantes, il y a eu le live en drône au-dessus du château de Chambord et celui de Pénélope Bagieux, auteure des « Culottées », pour une session dessins / questions à 760 000 vues.

Malgré quelques expérimentations de la vidéo 360°, à l’image de ce reportage qui nous propose une immersion au coeur du Hellfest, le ROI reste faible. « La vidéo 360° prend beaucoup de temps et de moyens et le public pas au rendez-vous. »

 

Les vidéos explicatives du Monde sont quant à elles réalisées en motion design ou face caméra, façon YouTuber.

Le spectre des sujets traités s’étend de la colonisation en Cisjordanie aux claviers Azerty en passant par le déclin des abeilles menacées par les pesticides.

Après s’être rendue compte que les gens n’allaient généralement pas au bout des webdocs et des longs formats, la rédaction a privilégié ces schémas narratifs plus linéaires qui permettent de comprendre un sujet en quelques minutes.

Bâtir une communauté, un enjeu fondamental pour ces deux types d’acteur

Fédérer et fidéliser pour un abonnement dans la durée

Dans un cas comme dans l’autre, la construction d’une communauté est essentielle. Pour Antoine Robin, fondateur de Spicee, « c’est contre intuitif de construire un média sans avoir l’appui d’une communauté forte derrière, surtout quand on est sur de l’abonnement. »

« C’est très long de bâtir une communauté, ça demande un investissement et beaucoup de sincérité. On peut être immédiatement sanctionnés quand on fait un pas de côté ou qu’on va dans la mauvaise direction. »

En revanche, le coût d’acquisition est nul pour la société de production en ligne : « pour Canal + ou Netflix, le coût d’acquisition d’un abonné doit osciller entre 30 et 50 euros. Nous c’est 0 : on n’investit quasiment rien en médias, tout se vend sur les réseaux sociaux. »

Spicers

Spicee a ouvert Spicer’s, sa plateforme sociale maison pour valoriser les envies et les créations d’auteur(e)s en quête de financement et de visibilité pour leurs reportages.

Elle propose aux auteur(e)s d’encapsuler leurs documentaires et de les faire évaluer par la communauté. Ceux qui ont recueilli le plus de vote (en l’occurrence des piments), peuvent bénéficier d’un accompagnement de l’équipe.

L’idée derrière cette couche supplémentaire d’interaction avec la communauté, est de faire émerger de nouveaux talents, de nouvelles thématiques et de nouvelles formes d’écriture.

Les spectateurs peuvent aussi contribuer au financement des projets via la plateforme KissKissBankBank avec qui Spicee a noué un partenariat. Sur certains sujets, la plateforme s’engage ainsi à financer un projet à hauteur de 30%.

« On voulait séduire les jeunes de moins de 30 ans sur du contenu de qualité. Les investisseurs nous disaient que ça ne marcherait jamais, que c’était une génération perdue. » Aujourd’hui, Spicee leur prouve le contraire avec 40% d’abonnés âgés de moins de 25 ans.

« C’est un public très exigeant, très volatile et très social » mais Antoine Robin se dit convaincu qu’à partir du moment où l’on prend les gens pour ce qu’ils sont, à savoir des gens intelligents, curieux, ouverts sur le monde, ils sont prêts à payer.

La communauté va s’élargir au-delà des frontières car si le marché français est un terrain de jeu propice pour Spicee, la plateforme a vu en grand dès le départ en se tournant vers l’international et en traduisant le site et ses documentaires en plusieurs langues.

Syrie spicee

Le pure-player compte aussi sur la vente de ses productions à des chaînes étrangères, à l’image du documentaire « Syrie : les escadrons du djihad », vendu dans une trentaine de pays. Spicee entame d’ailleurs sa deuxième levée de fonds en ce sens.  

Du côté de Tënk, l’interactivité avec la communauté passe essentiellement aujourd’hui par les projections de film en physique et des entretiens avec les réalisateurs publiés dans des médias partenaires. Les fonds obtenus via le financement participatif devraient permettre à terme, de créer des espaces dédiés aux utilisateurs pour échanger autour des films.

Avec la vidéo, Le Monde part à la conquête d’un public plus jeune

Au journal Le Monde, l’équipe dédiée à la diffusion des contenus sur Snapchat est composée de 7 personnes. Être présent sur la chaîne Discover du réseau social permet de toucher un public jeune : « le but est de montrer aux ados ce qu’est ce grand quotidien du soir qu’ils n’ont jamais lu sans pour autant faire du Melty. »

SNAPCHAT

Extraits d’un format Snapchat du Monde

Même topo pour la vidéo qui emprunte un ton plus oral et s’aventure sur des thématiques non traitées sur le print. Le Monde investit beaucoup ces nouveaux publics et notamment sur Facebook avec des vidéos natives.

Si l’impact de la diffusion sur Snapchat est difficilement mesurable pour le moment et que le réseau social fonctionne en circuit fermé sans proposer de lien vers le site, Olivier Clairouin pense que la stratégie sera payante, car elle « imprime la marque dans la tête des gens. »

La vidéo en direct renouvelle quant à elle l’interaction et le rapport avec le lecteur, qui peut parfois remettre en question le travail du journaliste : « ça nous rassoit à notre place et c’est assez agréable finalement. »

Pour Antoine Robin, fondateur de Spicee, le digital reste un canal et la différence avec la télévision est plutôt une question de mentalité et d’écosystème. Il apporte selon lui « un vent de liberté, d’audace et de créativité que la télévision récupère parfois. »

Enfant de Canal +, il revendique l’esprit originel de la chaîne dont la grande force était selon lui de « créer les conditions pour se planter et de laisser le temps à des programmes de s’installer : c’est ce que permet le digital aujourd’hui. »



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Mathilde Hégron

About Mathilde Hégron

Chargée de communication au cluster Ouest Médialab.

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