5 janvier 2026
Quel futur médiatique voyez-vous pour 2046 ?
Face à l’évolution rapide de l’IA et aux bouleversements socio-politiques, à quoi ressembleront le journalisme et les médias dans 20 ans ? Dans cet exercice un peu périlleux, j’explore deux voies radicalement opposées : un scénario pessimiste marqué par la polarisation et la désintermédiation, et une vision plus optimiste misant sur un rapport plus apaisé à l’information et un usage raisonné des nouvelles technologies. Et vous, quel scénario pensez-vous le plus probable ?
Il y a environ un mois, je reçois un appel de Didier Falcand, l’éditeur des Clés de la Presse, un titre professionnel bien connu dans notre secteur. Didier m’explique que son journal fête ses 20 ans d’existence et qu’à cette occasion, ils préparent un dossier : essayer d’imaginer à quoi ressembleront le journalisme et les médias dans 20 ans, en 2046. Il me demande ce que j’en pense. Une fois n’est pas coutume, je me suis prêté au jeu et vous livre ici, en ce début d’année 2026, le fruit des mes réflexions, curieux et impatient d’entendre aussi vos avis sur le sujet.
L’exercice n’est pas simple car les médias sont de mon point de vue sur la tectonique des plaques, soumis aux soubresauts économiques, politiques ou culturels, soubresauts qu’ils peuvent aussi bien atténuer que renforcer d’ailleurs. Si on regarde dans le rétro, 20 ans en arrière, on identifie immédiatement de grands changements que bien peu d’entre nous ont vu venir. Au niveau politique par exemple, citons l’ampleur des conflits au Moyen Orient, les attentats en Europe, le Brexit, la gestion de la crise Covid, l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’élection de Trump…
Au niveau technologique : qui avait imaginé il y a deux décennies la place que prendraient les réseaux sociaux dans nos vies ou bien l’essor vertigineux de l’IA auquel on assiste aujourd’hui ? Rappelons qu’en 2006, Netflix n’a pas encore lancé son service en ligne de vidéo à la demande, que YouTube vient toujours juste de démarrer, que Facebook en est à ses balbutiements, que Twitter n’existe pas encore… Du côté des médias d’information, les grands journaux proposent alors leurs contenus gratuitement en ligne. Même le New York Times n’a pas encore lancé sa stratégie sur l’abonnement numérique (la bascule date de 2010). Alors imaginer ce qui peut se passer d’ici 2046…
Et pourtant, malgré tous ces changements, on peut relever quelques constantes : si aux Etats-Unis 39% des journaux locaux ont disparu, en France le paysage médiatique est relativement stable. Les acteurs de 2006 sont toujours en place en 2026. Ils ont parfois changé de mains, c’est vrai, et le secteur est économiquement et globalement affaibli, poussant à la concentration, mais cela n’empêche pas quelques titres de bien se porter et d’autres de réussir leur lancement (Mediapart, Brut, Contexte, Hugo Décrypte…). Le journalisme est plus que jamais devenu un sport de combat et les coups pleuvent, mais il est toujours là, bien vivant et utile.
Mon intuition, c’est que les deux décennies qui s’annoncent seront davantage marquées par les chamboulements politiques (avec des conséquences sur l’équilibre financier des médias) plutôt que par des changements économiques, contrairement au début des années 2000 marqué par l’essor des Gafam. A partir de là, j’imagine deux grands scénarios possibles, en m’appuyant sur mes lectures récentes (sourcées en bas d’article) et les échanges que j’ai pu avoir avec vous, professionnels des médias ou chercheurs, Le premier scénario est assez pessimiste et se nourrit d’une crise démocratique qui s’aggrave. Le second, plus optimiste, relève d’un véritable sursaut citoyen.
Scénario n°1 : des médias polarisé ou en perte de vitesse
- Crise démocratique : de moins en moins de gens votent, s’impliquent en tant que citoyens, débattent et s’informent, en dehors de minorités très politisées qui s’affrontent. Dans ce contexte la fatigue de l’info n’est plus un sujet, son évitement par le plus grand nombre est devenu la règle dans un quotidien ou les citoyens sont submergés par les notifications et les vidéos.
- Nouvel âge d’or des médias d’opinion : sous l’effet de la polarisation, leur ancrage se fait plus marqué encore à droite ou à gauche ; il existe toujours des médias qui essaient de rester neutres, au-dessus de la mêlée, qui veillent à donner la parole à tout le monde ou affichent leur rejet des extrêmes, mais ce bloc central des médias dits “mainstream” s’est fracturé et a perdu en influence.
- Régulation en berne : l’Europe n’a pas réussi à affirmer sa souveraineté numérique, ni à réguler les Gafam. Les IA des plateformes ont fini de désintermédier les journalistes, les gens préférant s’informer directement via des assistants IA, et captent 90% des revenus publicitaires. Résultat : 20% des médias ont disparu sur le vieux continent et ceux qui marchent encore comptent moins de journalistes.
- IA généralisée : la plupart des éditeurs ne sont plus en mesure de rivaliser avec la puissance de ces outils pour collecter, agréger et mettre en formes des infos ; les contenus sont aussi devenus liquides, s’adaptant automatiquement dans tous les formats et en fonction du profil des utilisateurs, perdant au passage beaucoup de leur valeur.
- Hyper spécialisation : dans ce contexte, les marques médias fortes ou les médias de niche demeurent, avec des contenus à haute valeur ajoutée comme l’investigation ou les sujets pointus et spécialisés. Les rédactions ont recruté des experts métier et les ont formés au journalisme. Elles paient d’ailleurs très cher les meilleurs éléments pour qu’ils ne jouent pas leur carrière en solo sur les plateformes. Conséquence : ces médias sont réservés à une élite qui a les moyens d’y accéder, ou bien soutenus par des fondations, seule condition pour pouvoir laisser leurs contenus accessibles au plus grand nombre.
- Perte de boussole : pour survivre, certains médias se sont lancés dans des diversifications hasardeuses, voire dangereuses, qui dégradent l’image de leur marque : content-to-commerce bas de gamme, paris en ligne, fermes d’influenceurs payés au clics, reventes de données personnelles…
- Désertification médiatique : les déserts d’info ont progressé, en particulier dans les départements ruraux les moins peuplés. Plusieurs phénomènes y contribuent : la contraction et la réorganisation des groupes de presse régionaux, la baisse des aides à la presse et des subventions locales qui affecte en premier lieu les radios associatives, les médias culturels ou citoyens, et les réduction de budgets pour le service public audiovisuel, à Paris comme en région.
Scénario n°2 : un rapport à l’info apaisé et des technologie maîtrisées
- Raréfaction des ressources : 2046 marque un moment de bascule avec de fortes tensions sur les minerais rares, y compris sur l’uranium, qui font grimper en flèche la facture d’électricité et alourdissent les coûts des nouvelles technologies ; conséquence directe : le tout vidéo boosté à l’IA devient trop cher et l’info low tech est de retour, le texte redevient la norme, le papier n’est pas mort, l’audio est roi.
- Recherche de la vérité : déçus par les leaders populistes ou illibéraux, les citoyens s’attachent davantage aux faits et ont besoin de s’accorder sur une réalité commune. Face à la mal information ou à la désinformation propagée par les IA parfois aux mains d’idéologues, ils ont besoin d’un retour aux sources et ont de nouveau le réflexe de se tourner vers les médias qui emploie des journalistes expérimentés.
- Éducation aux médias : elle porte ses fruits et déborde du côté des acteurs économiques. Les pouvoirs publics, les collectivités locales et entreprises responsables préfèrent faire de la pub dans des médias sérieux et locaux ou nationaux, plutôt que sur des plateformes décriées. Les politiques ont voté « un chèque media » avec 75 euros alloué par l’État à chaque citoyen qui peut soutenir ou s’abonner aux médias de son choix ; la transparence des médias et de la fabrique de l’info s’est imposée, toutes les rédactions ont recours à des médiateurs.
- Écoute active : les journalistes ont tous appris à écouter et à incarner l’info. Sans renoncer à la vérification des faits, ni tomber dans le sensationnel, ils font preuve de plus d’empathie et prennent le temps de développer des récits moins froids, qui touchent le public.
- Nouvelle vague : dans le sillage la Gen z qui fait émerger les nouveaux médias des années 2020, de nouvelles marques d’info voient le jour et s’installent dans le paysage médiatique, surtout dans les pays de l’hémisphère Sud. Le phénomène concerne moins les pays européens où la population âgée est majoritaire.
- IA et plateformes régulées : la conférence internationale sur l’IA aboutit sur un accord signé par la plupart des pays démocratiques. Cet accord permet l’adoption d’une technologie qui permet d’identifier tout contenu généré par les machines de ceux créés par des humains, et de différencier le vrai du faux. En outre, la régulation des plateformes est généralisée en Europe et d’autres pays s’en inspirent, avec des taxes qui permettent de rémunérer les médias, les créateurs de contenus, les artistes.
Je le disais en intro, l’exercice auquel je me suis prêté est un peu risqué, d’autant que je ne suis pas un spécialiste de prospective. N’en tirons pas de conclusions hâtives ou définitives sur ce que seront les paysage médiatique et le journalisme en 2046. La réalité se situera probablement entre ces deux scénarios, avec des cycles, des va-et-vient, des moments de bascule liés à des événements majeurs que nous n’aurons – une fois de plus – pas vu venir. Cela dit, j’ai pris plaisir à rédiger cette chronique. Merci à Didier Falcand de me l’avoir inspirée. Et pour conclure j’en profite pour partager avec vous une liste des sources et des articles qui m’ont inspirés.
Bonne lecture !
Julien Kostrèche,
Directeur et cofondateur de Ouest Médialab
Mes sources :
- Les incontournables Meta media, Reuters Institute et Nieman Lab (avec ses rituelles prédictions)
- La veille de Cyrille Frank, désormais à la barre des rédactions du groupe Influencia/Minted, et les dossiers de la rédaction des Clés de la Presse
- L’exercice de prospective de l’lNA suite aux Etats généraux de l’information
- La récente étude de Publicis, “Il sera une fois les médias en 2050”
- Le livre Mal entendus : les Français, les médias et la démocratie de Nina Fasciaux et ses interventions sur le sujet de l’écoute par les journalistes, comme au dernier FIL.
- Le livre Submersion de Bruno Patino, lui aussi intervenu au grand débat du FIL en 2023
- Les stimulants travaux en design fiction de l’agence Design Frictions, coutumière elle aussi du FIL
- Le long format explicatif du journal Le Monde : « Comment l’IA dévore la planète »
- L’article du chercheur en sciences de l’information Olivier Ertzscheid (Université de Nantes), “Le web pourrissant et l’IA florissante“
- Le bilan de Thomas Baekdal, brillant analyste des médias, qui conseille les éditeurs depuis 15 ans
- La fine analyse de Shuwei Fang (Harvard Kennedy school + Open Society Fondation) dans on article intitulé “The Brutal Economics of Liquid Content”
- Le plaidoyer documenté du journaliste britanico-ukrainien Peter Pomerantsev “Journalism in the Age of Authoritarianism” (merci à Philippe Couve pour le lien)
- Et bien sûr, la veille sur l’innovation dans les médias de proximité réalisée par l’équipe de Ouest Médialab pour le Festival de l’info locale
Photo d’illustration : générée par Gemini à partir d’un prompt inspiré du souvenir d’un moment vécu 🙂