Assises du Journalisme 2016 : jour 1 [Compte-rendu]

Assises du Journalisme 2016 : jour 1 [Compte-rendu]

Le mercredi 9 mars, Ouest Médialab assistait à la 9ème édition des Assises du Journalisme à Tours. Voici un compte-rendu des conférences auxquelles nous avons assisté, sélectionnées spécialement pour les adhérents du cluster.

Les conférences :

Robots et journalistes : vers le grand remplacement ?

Table ronde animée par Maëlle Fouquenet (responsable des formations numériques à l’ESJ-pro), avec Helena Blancafort (Co-fondatrice et directrice des opérations à Syllabs), Dominique Cardon (Orange Labs), Samuel Laurent (journaliste LeMonde.fr et responsable des Décodeurs), Bertrand Pecquerie (directeur général de Global Editors Network).

decodeurs

En 2015, Les Décodeurs ont travaillé avec des systèmes d’automatisation notamment sur les élections départementales. 36 000 articles ont ainsi été publiés par des robots pendant la nuit électorale, proposant une lecture factuelle des tableaux de résultats électoraux. Une première en France.

La société Syllabs, qui a travaillé avec Les Décodeurs sur ce projet, développe en parallèle un autre usage de l’automatisation basé sur la collaboration entre les robots et la rédaction d’un journal.

La rédaction de textes automatiques pourraient être couplée à un monitoring qui alerte le journaliste en cas d’événement exceptionnel qui va pouvoir apporter son expertise et sa capacité d’analyse et d’interprétation.

AP (l’équivalent américain de notre AFP) a d’ailleurs ouvert un poste dans la rédaction qui consiste à déterminer ce qui peut être automatisé ou non.

Autre exemple Outre-Atlantique : Mashable qui vient de mettre en ligne Velocity, un robot permettant une actualisation automatisée de la une du site en temps réel.

Alors, les robots vont-ils remplacer les journalistes ? 

Dans le cas des Décodeurs, Samuel Laurent, qui a piloté l’opération, répond par la négative :

« On parle plutôt de nouveaux contenus et d’une plus value car aucun média ne va produire 36 000 textes à la main ».

Selon le sociologue Dominique Cardon, l’intelligence de ces robots est à relativiser : les algorithmes ne font que calculer statistiquement des masses de données et détecter des régularités de scénarios.

Pour l’heure, le métier semble donc préservé mais selon Bertrand Pecquerie, directeur général de Global Editor Networks, on se dirige vers des techniques bien plus sophistiquées avec de l’analyse de photos qu’aucun journaliste ne pourra faire ni en temps réel ni en temps différé.

« Le lecteur ne saura plus à un moment si c’est écrit par un journaliste ou un robot. On est à la préhistoire de l’automatisation. Il va y avoir une véritable intelligence des robots dès lors que l’on passera du sémantique à l’analyse des photos, à l’horizon 2020. Ne pensez pas le robot journalism comme la simple mise en forme de statistiques. »

Pour le moment, c’est un service en plus, qui ne remplace pas les journalistes et n’engendre aucun licenciement. L’objectif des médias étant d’aller vers des infos services, l’une des conséquences du robot journalism est justement de créer des services monétisables.


Quand la presse locale innove

Table ronde animée par Patrick Eveno (professeur à la Sorbonne) et Marie-Christine Lipani-Vaissade (IJBA Bordeaux) avec Soizic Bouju (directrice de l’innovation éditoriale du Groupe Centre France – La Montagne), Boris Comtain (rédacteur en chef adjoint de France Bleu Touraine) et Jean-Pierre Vittu de Kerraoul (président de Sogémédia).

Jean-Pierre Vittu de Kerraoul, président du groupe de presse Sogemedia, prend le contre-pied de la presse industrialisée, contraire à la logique numérique qui veut que chacun pioche ce dont il a besoin.

« Il faut arrêter de faire le même produit pour tout le monde et proposer des offres variables dans l’espace et dans le temps. »

Alors pour innover, le groupe s’est tourné vers l’impression personnalisée en inaugurant sa propre imprimerie. Là où une machine offset standard n’est pas rentable, la solution développée par Sogemedia permet aux titres de presse de personnaliser leurs contenus rédactionnels et publicitaires tout en bénéficiant d’une réelle souplesse sur le plan technique.

Sur un rayon de 20km, plusieurs versions d’un même journal peuvent ainsi être proposées. Elles diffèrent en fonction des intérêts du lecteur (thématiques traitées) mais aussi de sa zone de vie (micro zone géographique). En bref, on lui propose de composer son propre journal.

Coût global de l’investissement : 6 millions d’euros. Mais selon J.P. Vittu de Kerraoul, ce n’est pas cet investissement industriel qui est décisif mais la capacité d’un groupe humain à innover en permanence de manière transversale pour faire évoluer l’offre éditoriale et commerciale. À lire sur le sujet.

Du côté du groupe Centre France – La Montagne (8 quotidiens régionaux), c’est la question de la proximité et de la connivence journalistique avec les lecteurs qui préoccupe les rédactions.

Le groupe cherche à se doter des bons outils pour mener une réflexion commune et travailler avec tous les métiers de l’entreprise (direction des audiences, vendeurs, régies commerciales, marketing…) afin de redéfinir le rapport avec le public.

Le groupe a monté des modes de collaboration transverse et a ouvert les rédactions aux lecteurs. L’objectif selon Soizic Bouju, sa directrice de l’innovation éditoriale ?

« Générer plus d’intelligence collective dans la perception des besoins des lecteurs en allant à leur rencontre. »

Et en radio ? Chez France bleu Touraine, la convergence entre le site, l’appli mobile et la page Facebook porte ses fruits.

Sur 5 millions de visiteurs par mois, la moitié provient du mobile. Elle a été la première radio française à intégrer un bouton sur l’application mobile pour appeler directement la radio. L’appli a été téléchargée 110 000 fois en 5 mois et demi et la moitié des utilisateurs s’est abonnée aux pushs (nationaux).

38% des connections au site se font via les réseaux sociaux (Facebook l’emporte haut la main).


Infomédiaires et médias : quel partage de la valeur ? 

Table ronde animée par Jean-Marie Charon (président de la CNMJ) avec Agnès Chauveau (déléguée à la stratégie éditoriale et éducative de l’INA), François Quinton (INA Global), Philippe Colombet (Google), Clara Schmelk (Intégrales Mag), Sébastien Soriano (président de l’Arcep) et Nicos Smyrnaios (professeur à l’Université de Toulouse).

infomediaires

Enfin, du côté des GAFA, nous avons parlé des enjeux sur le partage de la valeur de l’information.

Aujourd’hui, les principaux infomédiaires ont reconnu la valeur du journalisme et ont besoin des éditeurs. Malgré cela, ces plateformes contrôlent quasiment l’intégralité des canaux d’information et les éditeurs qui ne veulent pas suivre ce mouvement qu’ils jugent opaque risquent de ne plus être visibles.

Clara Schmelk, rédactrice en chef adjointe d’Intégrales Mag, affirme au contraire que les réseaux sociaux ont été une réelle opportunité pour son magazine. C’est en partie ce qui leur a permis de se construire et même tout simplement d’exister. Les statistiques fournies en interne mais aussi les commentaires des lecteurs sur les réseaux sociaux permettent de gagner en maturité au niveau du contenu.

Selon Sébastien Soriano (ARCEP), les GAFA offrent un service exceptionnel, souvent gratuit, qui renforce l’alliance avec les utilisateurs et doivent ainsi se construire un modèle économique sur un autre marché, celui du référencement.

Agnès Chauveau (INA) nuance le propos : l’éditeur de presse n’est pas simplement un producteur de contenus. S’allier avec un infomédiaire implique de capter une audience mais aussi d’abandonner sa ligne éditoriale et ce qui fait le substrat de sa marque. Et quid des données ? On assiste selon elle à une véritable perte de valeur.

« On perd la maîtrise de son lectorat en plus de la maîtrise de sa ligne éditoriale au profit d’une audience qu’on n’est pas capable de monétiser. »

Philippe Collombet (Directeur de Google Actualités et Livres) se défend : l’accès direct au site du média reste un mode prédominant, du moins pour les grands acteurs.

Nikos Smyrnaios (Université de Toulouse) conclut : « On ne remerciera jamais assez les GAFA pour le service rendu mais il faut une réflexion critique qui mette en avant l’intérêt général. »

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