2007-2017 : Le grand bouleversement des médias ?

2007-2017 : Le grand bouleversement des médias ?

C’était l’un des grands débats des Assises du journalisme qui, à l’occasion de ses 10 ans, jetait un coup d’oeil dans le rétro en se demandant ce qui a fondamentalement changé (ou pas) pour les médias au cours de la décennie écoulée ?

Réponses avec Jacques Rosselin, co-fondateur de plusieurs médias (dont Courrier International) et aujourd’hui directeur de l’EFJ, l’école du nouveau journalisme, Pierre Haski, cofondateur de Rue89, Agnès Chauveau, directrice de l’innovation à l’Ina, Patrick de Saint-Exupéry, co-fondateur de la revue XXI et Géraldine Muhlmann, professeure des universités et journaliste.

Côté médias, « que reste-il de la bulle internet de la fin des années 90 », s’est demandé en ouverture du débat Jacques Rosselin, une bulle qu’il a bien connue puisqu’en 1998 il venait de lancer Canalweb, projet de webTV collaborative qui sentait bon l’esprit Canal. Réponse de l’intéressé : « Pas grand chose. Si ce n’est aufeminin.com, aujourd’hui devenu propriété d’Axel Springer, un très vieil acteur de la presse ». Pour Jacques Rosselin, les choses sérieuses ont réellement commencé après l’explosion de la bulle.

L’avènement des blogs (2003), de Facebook ou YouTube (2005) puis de l’iPhone (2007) : voilà qui va profondément et pour longtemps bouleverser la façon dont on diffuse l’info. Cette décennie a vu naître les premiers pure player d’information, comme Rue89 en 2007, elle a aussi vu disparaître deux grands titres de la presse quotidienne, France Soir et La Tribune, pendant que beaucoup d’autres titres entraient dans le giron de grands groupes industriels. Mais en 2017 comme en 2007, il y a quelques « invariants » a conclu Jacques Rosselin : « la télé est toujours là, le JT, le service public audiovisuel, le papier, les grandes marques médias sont toujours là aussi. » Dernier invariant : aujourd’hui comme hier, on continue de créer des médias.

Journalisme participatif tué dans l’oeuf

Pierre Haski a justement évoqué l’enthousiasme des débuts de Rue89 avant de tirer les leçons de son échec économique. En mars 2007, quatre journalistes quittaient donc Libération avec un ingénieur informatique et lançaient deux mois plus tard, le jour de l’élection de Sarkozy à L’Élisée, l’un des premiers quotidien d’information 100% numérique, sans savoir s’ils allaient trouver des lecteurs. « Le sentiment dominant à l’époque, c’était celui d’une industrie finissante, celle de journalistes qui avaient le sentiment d’aller à l’abattoir » s’est-il souvenu, citant La fin des journaux de Bernard Poulet comme un livre qui résumait à lui seul toute l’angoisse d’une profession. « Plutôt que la fin d’un monde, on voyait l’avènement d’une nouvelle ère et Rue89 est venu briser le fatalisme ambiant. »Le succès d’audience fut au rendez-vous mais il n’a pas suffit.

Pratiquer un journalisme participatif et constructif a été l’une des principales difficultés rencontrée. «  Nous étions 4 journalistes blogueurs et on croyait dur comme fer que grâce à l’interactivité on allait regagner un lien de confiance avec le public, faire travailler ensemble, journalistes experts et internautes ». L’info à 3 voix était d’ailleurs le slogan du journal à l’époque. Cela a fonctionné pendant trois ou quatre ans, avec des contributions et des commentaires de qualité, a-t-il expliqué, puis le web est devenu un champ de bataille. « On n’a pas su gérer la montée en puissance des idéologies, notamment de la fachosphère  ». Celle-ci a pris d’assaut le site et l’a transformé en tribune en commentant systématiquement les articles qui y étaient publiés. 10 ans après la création de Rue89, la question de la crédibilité des médias et de la confiance dans le travail des journalistes n’est toujours pas réglée.

« On n’a pas su gérer la montée en puissance des idéologies » – Pierre Haski, Rue89

Autre difficulté rencontrée : la capacité de s’adapter aux innovations numériques, ce qui peut paraître contradictoire pour un pure player de l’info où l’expérimentation était le maître mot. « On avait quitté Libé parce qu’on trouvait que les journaux quotidiens s’endormaient et rataient le virage du numérique, mais on a sous-estimé la capacité des grands groupes de rebondir » a reconnu Pierre Haski. Lui et son équipe étaient convaincus d’avoir le meilleur site web mais le mobile est arrivé, puis Facebook, puis Google « qui a fait baisser les prix de la pub en ligne de 90% en 10 ans ! ». « Chaque année une révolution nous est tombé sur la tête » a conclu, amère, l’ancien patron de Rue89.

Promesse de gratuité et vrai prix de l’info

Aux antipodes de Rue89, Patrick de St-Exupéry est venu raconter l’aventure de la revue XXI, sa singularité en tant que magazine imprimé et payant dans un monde dématérialisé ou règne la gratuité. « Internet s’est essentiellement construit sur la promesse de la gratuité, a-t-il rappelé. Or, si tout est gratuit, quelle est la valeur de l’information ? On arrive aujourd’hui à la fin de cette promesse-là, promesse qui dès le début nous a paru folle à XXI, car l’info, c’est du travail, c’est des compétences. » L’ancien journaliste de Libé et Prix Albert Londres s’est ensuite lancé dans un vibrant plaidoyer pour un journalisme qui ne perd pas en route le sens de son travail.

« Si tout est gratuit, quelle est la valeur de l’information ? » – Patrick de Saint-Exupéry, XXI

« Le journalisme c’est d’abord de la chaleur, des histoires de gens, on a les doigts dans la glaise. » Il s’est étonné que la technologie ait pu prendre le dessus, dans une sorte de « ruée vers l’or où le nouveau truc détrône le précédent » et a ironisé sur ceux qui depuis 10 ans opposent le papier aux écrans. « Bill Gates aurait annoncé la fin du papier pour 2017. Voilà, nous y sommes. Le papier a-t-il disparu ? ». Pour lui la question n’est pas celle du support. Tous les supports sont bons. La seule question qui vaille est « qu’est-ce qui permet de faire du journalisme ? » Et la réponse de XXI c’est un titre papier de 200 pages, vendu en librairies et sur abonnement, et aujourd’hui pérenne. « Les journalistes se sont laissés grisés par les promesses de la gratuité, par l’attrait de la nouveauté », a-t-il déploré en appelant ses pairs à  « quitter la logique de promesse pour revenir dans une logique de projet ».

Règne du virtuel et des algorithmes

« News is anything people talk ». C’est cette définition que la journaliste et universitaire Géraldine Muhlmann a posé pour réfléchir à l’évolution des médias au cours de la dernière décennie. « Si le journalisme c’est d’abord raconter des histoires à partir des faits et du réel, alors il y a 10 ans, le Web était une formidable promesse avec plus d’espace pour plus d’histoires. Mais très vite, on a mesuré que les réseaux sociaux étaient plus des machines à fabriquer de l’opinion que du récit » a-t-elle poursuivi. A ses yeux les chaînes d’info représentaient aussi a priori une belle opportunité, mais ce fut « un rendez-vous raté », celles-ci s’inscrivant désormais dans « le temps du séquençage, avec une prime au direct et une répétition incroyable et compulsive d’images commentées en boucle  qui ont fait beaucoup de mal au journalisme ». Pour l’agrégée de philosophie, «  le risque moderne, c’est le rétrécissement de la curiosité », un rétrécissement accéléré par la virtualisation des échanges et la multiplication des écrans. « Cette nouvelle vie je dois vous avouer que je ne m’y fait pas bien. Quel sera demain le rapport de nos enfants au texte, à la culture, aux autres ? » a conclu, inquiète , la philosophe.

« Les réseaux sociaux fabriquent plus de l’opinion que du récit » – Géraldine Muhlmann

L’inquiétude était perceptible aussi dans les propos d’Agnès Chauveau. La directrice de l’innovation de l’Ina a identifié trois grands changements pour les médias au cours de la dernière décennie. Tout d’abord, le poids prépondérant des réseaux sociaux avec pour corollaire une perte de contrôle pour les rédactions dans la mesure où les éditeurs ne distribuent plus directement leurs contenus. Ensuite la vidéo, omniprésente, au point que tous les nouveaux pure player d’info sont aujourd’hui 100% vidéo (Brut, Kombini, etc.) et que Mark Zuckerberg annonce la fin de l’écrit sur Facebook et son remplacement total par la vidéo pour bientôt. Enfin, le smartphone, devenu le premier écran pour s’informer, à une vitesse qu’on était loin d’imaginer il y a 10 ans. Au-delà de ces changements induits par la technologie, Agnès Chauveau a partagé ses craintes sur l’évolution du journalisme, avec cette « sensation qu’il n’y a plus aujourd’hui de hiérarchie de l’info », hiérarchie qui structurait jusque-là l’espace public. « Aujourd’hui cette hiérarchie est déterminée par des algorithmes dont on ne connaît pas le fonctionnement et qui nous enferment dans des logiques communautaires, sans qu’il nous soit à aucun moment proposé un contrat de lecture ou une ligne éditoriale » a-t-elle ajoutée.

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